Et si on évitait la distraction au volant dès la conception du véhicule ?

Le téléphone au volant ne se résume pas à une question de téléphone en main. Notifications, appels, écrans tactiles et interfaces connectées mobilisent notre attention et détournent notre concentration de la route. Alors que la distraction numérique prend une place croissante dans les accidents, la FFMC appelle à changer d’approche : et si, à l’image du « privacy-by-design », les véhicules et les smartphones étaient enfin conçus selon un principe de « focus-by-design », où la sécurité et l’attention à la conduite priment sur les fonctionnalités gadgets ?

« Ne prenez jamais la route sans un petit verre de Cointreau » disait une célèbre publicité, qui semble aujourd’hui surréaliste quand on sait qu’après plusieurs décennies de prise de conscience, de campagnes et de sanction, l’alcool est toujours responsable d’un tiers des morts au volant.

Aujourd’hui, c’est la distraction numérique qui émerge comme source majeure d’accidents : absent des statistiques il y a quelques années, le téléphone sous ses différents aspects serait aujourd’hui directement impliqué dans 15 à 20% des accidents, un chiffre probablement sous-estimé et en augmentation permanente. Il est prouvé que téléphoner en roulant (avec ou sans mains-libres) provoque la même augmentation de risque qu’une alcoolémie élevée. Comment expliquer alors que les voitures modernes nous nous disent en substance « Ne prenez jamais la route sans connecter votre téléphone » ?

Dès le démarrage, elles proposent d’appairer son smartphone, mais aussi remplacent les simples boutons efficaces par des écrans tactiles aux interfaces complexes qui obligent à quitter la route des yeux pour régler la climatisation ou la musique, et pour compenser la distraction croissante de leurs conducteurs multiplient les bips d’alerte et les icones clignotantes aussi déresponsabilisantes que distrayantes.

La concentration sur la route est un facteur essentiel de sécurité, c’est bien pour que cela que la plupart des distracteurs sont interdits ou surveillés : alcool, stupéfiants, médicaments, fatigue… alors pourquoi le téléphone échappe à ce principe ? Certes il est interdit de le tenir en main, et théoriquement sanctionné de placer dans le champs de vision du conducteur un écran autre que l’aide à la conduite ou le GPS (Article R412-6-2 du Code de la route), mais les experts en sécurité routière savent bien que la distraction ne s’arrête pas à ces détails. Depuis quelques années, nombre de voitures mais aussi certains deux-roues intègrent le téléphone dans leur interface : une fois connecté au véhicule, on peut ainsi sans lâcher le volant ou le guidon passer des appels, recevoir des notifications, utiliser diverses applications, et beaucoup de conducteurs ne se privent pas pour un ensemble d’autres usages absolument incompatibles avec la conduite.

Doit-on pourtant rappeler que ce qui est dangereux n’est pas d’avoir un téléphone dans la main (même si ça n’aide évidemment pas), c’est la charge cognitive, la distraction que cela induit qui se traduit par une perte de chance d’arriver entier à destination (surtout pour les usagers vulnérables qui sont les principales victimes des écarts de conduite des autres) ? En roulant en ville à 50 km/h, on parcourt à chaque seconde près de 14 mètres, soit la longueur d’un grand bus ; sur autoroute, à chaque seconde d’inattention on a parcouru 40 mètres sans regarder la route, la longueur de trois semi-remorques Difficile de compter sur la responsabilité des usagers eux-mêmes tant le téléphone est aujourd’hui intégré dans les usages quotidiens, au point de devenir une addiction à part entière, avec des phénomènes de « nomophobie » et de « smombies ». Mais le législateur et les constructeurs, toujours si prompts à dégainer de nouvelles obligations et technologies, pourraient agir en la matière de façon douce et efficace.

Il existe en informatique une règle d’or depuis quelques années quand on traite des données personnelles : le « privacy-by-design » ; cela signifie que, dès la conception d’un système, on doit se poser la question de la protection des données, et non pas penser un système d’abord par ses fonctionnalités et ensuite seulement y greffer des éléments de sécurité. En prévention routière, il nous semble que les constructeurs pourraient s’en inspirer en ce qui concerne la gestion de la distraction au volant, et nous réclamons une approche « focus-by-design », faire que dès la conception des véhicules on cherche à réduire la distraction des usagers :

• Rendre l’utilisation des commandes du véhicule intuitive et ne nécessitant pas le regard. Empêcher l’activation en roulant de ce qui peut attendre l’arrêt
• Ne PAS proposer la connexion du téléphone à part pour les fonctions de navigation
• Intégrer aux téléphones un « mode voiture », moins limitant que le mode avion mais qui passerait tout en silencieux et retarderait l’arrivée des diverses notifications à un moment où le véhicule est arrêté
• Rechercher systématiquement en cas d’accident grave si un des conducteurs était en activité numérique
• Renforcer les campagnes de sensibilisation et la formation de tous les usagers à cette question prioritaire, qui concerne tout le monde jusqu’aux piétons.

Ce n’est pas une question de sanctions, comme souvent. Elles sont déjà sévères, mais inutiles si leur portée est trop limitée et que la loi comme les véhicules eux-mêmes en cherchent les moindre failles par où engouffrer de nouvelles fonctionnalités gadgets. Sur la route la sécurité de tous devrait être la priorité de chacun. Les constructeurs ont un rôle à jouer déjà en n’incitant pas à faire l’inverse dès qu’on s’installe au volant…

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